Lire, voir les Causeries au jardin d’enfants de Louis H. Sullivan

L. H. Sullivan vers 1900.

L. H. Sullivan vers 1900.

 

Dans les Causeries au jardin d’enfants, « le jeune diplômé de l’une de nos écoles d’architecture se rapproche de l’auteur pour compléter sa formation. Son intérêt est le développement chez l’élève de ces puissances naturelles spontanées qui ont été submergées et ignorées dans sa formation académique.[1] ». Tel est l’argument avancé par l’auteur de 52 chapitres, constitués de dialogues, d’abord publiés en feuilleton hebdomadaire pendant un an entre 1901 et 1902 avant plusieurs éditions en livre. Leurs titres (… ; Un hôtel ; Oasis ; La clé ; Valeurs ; Un temple romain ; Un grand magasin ; etc.) sont brefs, annoncent un programme thématique précis, mais avec lequel tranche une rhétorique échevelée, parfois grandiloquente, dont le jeu expressif le dispute à la récurrence d’autres thèmes transversaux, essentiellement : la nature et la démocratie, obsessivement invoquées, non sans contradiction entre pensée du cycle et modernité ; et l’académisme, dûment vitupéré. Une rhétorique que je crois au demeurant essentielle à pénétrer.

Les Causeries ont marqué les principaux historiens de l’architecture moderne, et sont toujours étudiées par ceux qui poursuivent l’interprétation de l’œuvre de Sullivan[2]. Giedion les a associées à la seconde école Chicago, écrivant en 1958, sous le titre « L’imagination sociale » : « l’on comprend aujourd’hui la vérité de la définition d’un architecte par Louis Sullivan dans un des plus merveilleux livres jamais venus sous la plume d’un architecte : Kindergarten Chats. Il y décrit [que] la « fonction véritable » de l’architecte est « d’interpréter les désirs des gens dans le but d’instaurer de tels bâtiments, qui devront correspondre aux besoins réels des gens. »[3] » Le soin pris à rappeler dans des termes aussi simples et concis une complexité telle que l’interprétation des désirs par l’architecture moderne, engage à considérer le dessein éthique, la fonction symbolique, langagière de celle-ci. Et c’est bien l’expérience à la fois abstraite et concrète du symbolique, dont témoigne l’épiphanique présence de ses propres bâtiments, que Sullivan a questionnée dans ce qui en est l’effectuation primaire : les mots et le langage en tant que tels. Comme plus tard Le Corbusier, il eut conscience d’être « homme de lettres ».

Sa pulsion de parole est au fondement de sa vocation architecturale et se fera pulsion écrivaine. Dès ses tout premiers textes il n’a cessé d’interroger, critiquer, problématiser le langage, le poétiser ; et de travailler la parole comme héritage littéraire et surtout biblique, pour s’inscrire dans cette tradition littéraire. Sa première parole publique connue est un interview à propos d’un ornement qu’il avait réalisé dans un théâtre : « Comment définiriez-vous cela par des mots ? —C’est une question, dit-il, à laquelle il est excessivement difficile de répondre, je ne peux le faire par des mots.[4] » Dans son premier texte publié, il situe l’architecture à la suite de la littérature dans l’invention poétique des États-Unis[5]. Le deuxième, « Inspiration », il le lut au congrès annuel de la Western Association of Architects : vingt pages de pur lyrisme, d’un programme poétique d’inspiration ruskinienne et emersonienne, sans un mot ayant directement trait à l’architecture —il y reconnaîtra plus tard « un peu d’immaturité et d’exaltation ». La maturité va venir quatre ans plus tard, en 1890, avec l’invention du gratte-ciel, qu’il théorisera en 1896 dans « Pour un art du gratte-ciel[6] » par une « loi », un dictum allitératif qui vaut poésie en langue anglaise : form ever follows function[7] ; formule cardinale de la modernité, elle substitue à l’énumération de la triade vitruvienne la dialectique d’un rapport. Sullivan en poursuit le commentaire dans les Causeries en invoquant des formes qui sont aussi des figures, voire des allégories ; dans les mêmes Causeries, il décline la logique constructive fondamentale de l’architecture en « Éléments » : « le pilier, le linteau et l’arc [sont] les trois faits physiques, les trois symboles, je pourrais dire les trois lettres, qui constituent l’alphabet de notre art ». Enfin, sa propre vie comme mythe, son personnage « prophétique » et acteur du « drame » de la modernité fera l’objet de son Autobiographie d’une idée[8], roman d’éducation dont environ la première moitié est consacrée à l’enfance et l’adolescence, avec une velléité littéraire déclarée, consciente. Une vie projet, en somme, incarnation romantique de « l’idée », et qui outrepassa semble-t-il les limites de la raison[9].

Lewis Mumford, qui a plus cité les Causeries que d’autres textes de Sullivan, les juge ainsi : « Wagnérienne, la prose est le plus souvent ardente et ampoulée ; son attitude envers son interlocuteur, un étudiant, est déplaisamment supérieure et autoritaire ; des pépites d’or pur de critique et d’interprétation, sont le plus souvent noyées dans une boue rhétorique.[10] » Ce qui est ici mis à l’index, le lyrisme théâtral et l’affectation des deux protagonistes, constitue cependant la séduction même, l’efficace constamment voulue par l’auteur d’écrits où le style, le système rhétorique comme forme textuelle, parle autant que le concept, et vaut que l’on s’interroge sur sa fonction et sa portée. Le dispositif ici choisi du dialogue du maître et de l’élève, est à la fois motivé par la célébrité alors acquise par l’architecte et par un goût latent pour le classicisme, mais il est aussi un artifice qui correspond, au tournant du siècle, au début d’une longue crise existentielle —dont la cause multiple, économique et psychologique, résonnait « à l’intérieur comme à l’extérieur ». Ainsi, les « railleries » que signalait Mumford sont adressées aussi bien par l’élève au maître, soit à l’auteur —par lui-même ; et autant que le contenu des propos, elles visent la façon de parler. Enfin, comme il arrive qu’on ne sache pas à coup sûr qui parle, il est plausible de voir dans les deux personnages une seule personne, l’auteur, dont ils représentent le débat intime. Ou encore, de penser à des masques échangés, suggérant une mise en scène, qui tiendrait compte des aspects allusifs du texte, de son caractère d’esquisse, d’incomplétude, comportant des trous. On le lit à voix haute et l’on pense à des jeux dans la tonalité, des silences, des lumières, des costumes, des variations dans la différenciation —ou la fusion— des deux rôles, parmi des décors totémiques équivalents aux grands immeubles que Sullivan éleva dans les années 1890, tout à la fois impeccablement rationalistes, classiquement composés, civilisateurs, et auxquels les motifs ornementaux naturalistes confèrent une joie sans pareille.

La théâtralité des Causeries rappelle que, avec Adler, Sullivan a réalisé et orné de nombreuses salles de spectacle, et elle évoque que Wagner figura parmi ses « héros ». Mais elle supporte aussi la contradiction caractéristique de l’écriture d’une pensée sentimentale irruptive dans le champ du langage, ou du moins qui ne sépare pas les sentiments du raisonnement ; et comme leur auteur souvent y invite, elle résorbe le barrage à une compréhension complète des choses, que constitue l’intellection, et en particulier si cette intellection est désir de vérifier ou comprendre tel ou tel point de vue d’architecte.

Pourtant, l’objet d’élection exclusif de l’écriture de Sullivan est bien l’architecture. C’est que cette dernière n’est pas que du symbolique qui éloigne de l’objet en y substituant un autre objet. Elle est acte poétique, travail des signifiants au cœur du langage, rapprochement des choses à soi en les nommant en formes et structures, en les appelant à l’être. C’est ce que peut accomplir la parole dans ce lieu d’unité du sujet émotionnel et intellectuel qu’est le théâtre. Le théâtre est architecture : un endroit de son expression comme de son application —où « l’envers » compte aussi ! Et nul doute que le développement en mots de la pensée de Sullivan a recouru à ses stratagèmes.


[1]. Avant-propos de Sullivan à l’édition de 1918, repris dans Kindergarten Chats and other writings, New York, Dover, 1979.
[2]. Lauren Weingarden, Louis H. Sullivan and a 19th-Century Poetics of Naturalized Architecture, Londres, Ashgate, 2006.
[3]. Traduit de Architecture You and Me, The diary of a development, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 1958, p. 157. Citation du chapitre 42 des Causeries.
[4]. Pour un art du gratte-ciel, 52 essais traduits et présentés, Paris, Allia, 2015 (1924), p. 29.
[5]. Op. cit., p. 31.
[6]. Traduction de The Tall Office Building Artistically Considered, op. cit, p. 165.
[7]. Inspirée de Wordsworth et de son ami et mentor l’architecte et militan politique John Edelman. Cf ma thèse de doctorat, La Poésie du rapport forme/fonction en architecture, UPJV, 2012.
[8]. Paris, Allia, 2011, pour la traduction française.
[9] Cf. Paul Sprague « A new Chapter in the Life of Louis Sullivan: Margaret Hattabough Sullivan and Lester Sullivan », dans Arris: journal of the Southeast Chapter of the Society of Architectural Historians, 2002, et « Louis Sullivan’s Mid-Life Crisis: 1890-1910 », dans Arris, 2004.
[10]. Roots of contemporary American architecture, New York, Dover, 1972 (1952) p. 433.

À propos de Christophe Guillouët

Architecte. Projets : http://www.architectes-pour-tous.fr/guillouet Dessins : http://www.architectes.org/diaporama/21818?projet=20630 Traducteur américain-français

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Une réponse à “Lire, voir les Causeries au jardin d’enfants de Louis H. Sullivan”

  1. Md Esteban estingoy Dit :

    passionnant ce regard de l’espace…merci pour cette publication

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