Technologie, un mot

Depuis longtemps je suis agacé par l’abus de langage consistant à dire « technologies » au lieu de « techniques » : en le boursoufflant, dans une manière qui se veut sérieuse, on s’imagine rendre le mot plus important, y entendre une modification du concept. C’est mettre dans la langue un pédantisme correspondant assez bien à la morale selon laquelle nous devrions subir sans la contester, voire en l’admirant, l’emprise de la technique. Sans compter que ses machines seraient d’autant plus actives qu’elles sont « nouvelles ». Sans compter cette autre mode conceptuelle de mettre au pluriel tous les substantifs génériques pour que la tyrannie se glisse mieux dans tous les interstices, tous les moments de nos existences. Cette perversion dans le langage, cependant, n’est pas que de la manière dont nous avons de parler, comme je l’ai compris récemment grâce à un livre sur Homère, où un passage sur les Phéaciens m’a porté à la saisir plus profondément et plus globalement[1].

Dans le royaume de ce peuple de L’Odyssée, un « lieu hors du temps », les techniques donnent une « satisfaction immédiate » des désirs et des buts ; elles n’introduisent pas une « distance » entre le sujet et l’objet mais procurent « une jouissance instantanée et permanente ». Elles ne sont donc pas un moyen de la vie, mais semblent être dans sa substance même. En complément, une note du même livre signale que les « penseurs des nouvelles technologies en Californie » voient aujourd’hui dans le festival de musique de Woodstock une inspiration pour la création d’une « communauté idéale et virtuelle dans une communication rapide, guidée par la seule pensée, comme les bateaux des Phéaciens ». Enfin, il est dit que la destinée de ce pays de l’emploi jouissif de la technique, une île, est de disparaître sous une montagne, car il est « inactuel ».

Cela m’a donné à penser que le suffixe -logie signifie étude, discours, rhétorique, et aussi bien, mais cette fois sans déroger à la conscience du scientifique, qu’il implique une jouissance du moyen. À propos de cette dernière, il n’y aurait pas grand mal à conserver couramment l’antique conscience, même plus ou moins nette, de la vanité à en absolutiser le sens ; pas de mal à sourire de sa précarité, même tristement. Mais il y a un autre glissement que trahit l’abus du mot technologie, qui est non pas sémantique mais fonctionnel chez ses « penseurs », et qui voudrait nous situer dans un monde de magie à l’instar de chez les Phéaciens. Alors qu’il ne devrait que dire l’application, la mise en branle, le commentaire des moyens que constitue la technique, ce mot se substitue à cette dernière, la gonfle, non par souci rhétorique mais pour que, dès l’apparition mentale de l’image d’un objet désiré, les moyens pour l’obtenir ne soient plus utilité mais jouissance immédiate de cet objet. S’ensuit l’écroulement de tout un processus de construction de soi-même par résolution du désir. Avec la « distance », dans la quête d’un objet qui, en l’occurrence, est la « communauté », c’est la perspective, l’urbanité même qui seraient abolies. Abolition non pas de la chose ou de l’espace concret, mais de cette distance qui est comme la matière du désir et que tout projet humain à la fois met et résout techniquement, avec art, entre son but et sa représentation même, son image, ou sa scène, qui sont dispositifs construits ou à construire. Et abandon de la tentative de définir, de narrer pour ne pas en être dupe, à fortiori d’interpréter, le rêve du transport dans cette « communauté idéale ». En effet l’enjeu latent n’est pas mince, à penser un avatar des unions, des mondes, des paradis, des spiritualités les plus extatiques de nos cultures[2], mais sous les oripeaux simplifiés à l’extrême de la propagande communicationnelle et de la croyance dans ses mots —où la précision de virtuelle a tout d’une précaution contractuelle.

On parle de répandre à l’école l’apprentissage de la programmation numérique —une technique, et « technologie » s’il en est—, comme s’il avait fallu naguère savoir construire un téléphone ou une voiture de même que l’on apprenait l’écriture, la lecture et le calcul. Ou que sais-je, conditionner le droit d’admirer la Joconde à la science de peindre. S’étonner de ce bouleversement des choix éducatifs et de leur sens n’empêche pas au moins de s’enquérir du décalage entre la technique au temps jadis et aujourd’hui, et j’accepte que l’on m’explique que son concept a évolué —et que le cours de technologie enseigne l’étude bien comprise des techniques. Ou bien au contraire qu’il perdure, car il est frappant que la réflexion sur la technique dans un contexte donné conduit bien souvent, au moins depuis Homère, à considérer le fantasme qu’elle est abolie en tant que médiatrice, pour devenir jouissance, et que c’est dans notre rapport à elle que se déclenche ce fantasme.

Lorsque je vois et entends, sur un écran de poche, l’image filmée et le son de la voix de ma fille qui est en Australie, qui me parle et à qui je parle en même temps, sans délai, « en temps réel », comme on dit aussi, eh bien il est hélas plus facile, et presque imbécile, de reconnaître que la chair de ma chair n’est pas ici avec moi, avec nous, le jour de Noël, que de comprendre ce que recouvre cette soi-disant nouvelle réalité du temps. Mais c’est aussi plus simple, et plus profondément, réellement utile. La méditation la plus ordinaire, comme la rêverie sur le regret de l’absente, mène à une morale de la modestie dans l’usage des techniques.

Il s’agit de survivre autant que possible à ces dernières —quand on en est démuni. Il peut s’agir aussi de s’en démunir volontairement, mais surtout de noter que parmi les confusions liées à la négligence qui écrase les niveaux de parole dans la langue, celle entre technique et technologie n’est pas que faiblesse mais aussi ruse, à organiser l’ignorance de la destruction des plans de référence physiologique autant que psychique. Car ce que les ondes électromagnétiques ou autres perturbateurs chimiques font encourir au corps biologique, comme le dérangement génétique héréditaire ou la dégénérescence précoce, est à l’avenant de l’anéantissement du désir dans ses seules images. Deux plans de destruction qui s’écrasent eux aussi. L’agacement initial d’un mot me paraissait tantôt un peu bêtement maniaque, sans voir qu’il était provoqué par une intuition d’effroi, devant une condition morale et environnementale commune mais guère plus rassembleuse ailleurs que sur l’écran individuel du téléphone sans fil. Comment couper le fil d’angoisse qu’un abus de langage d’apparence au demeurant bénigne oblige à dérouler ? Comment sortir de l’isolement d’une terre trop vaguement ferme, vouée à un engloutissement ? Selon quelle logique orienter la technique ? Je ne sais pas. Mais je voudrais d’abord conjurer le paradoxe selon lequel la raison, qui doit maîtriser la technique, a mauvaise presse, peut-être parce qu’on a oublié qu’elle est avant tout partage de biens, au premier rang desquels ce qui met l’homme en l’homme, le langage. Et qu’elle nous donne accès au langage comme témoin de ce que nous fûmes, dans une certaine continuité, la seule peut-être, avec ce que nous sommes ; et avec elle, revenir, ou aller, à la vérité du langage qu’est la poésie.

 Judet de La Combe 2017

La poésie d’Homère notamment, parce que, ainsi la commente Pierre Judet de La Combe (ci-contre dans une conférence sur l’Iliade en 2017), elle n’a pas son origine dans une croyance ou foi dans un devenir radical, à accomplir au terme d’une « révolution eschatologique, progressiste ou réactionnaire ». Chez les Grecs, « le Jugement n’est pas dernier mais premier (…). Si l’héroïsme est fini, comme c’est le cas pour Ulysse rentrant chez lui, à savoir dans un temps qui n’a pas connu la guerre héroïque [de L’Iliade], alors il n’y a plus aucune promesse. » Sans que nous soit nécessaire l’impossible de redevenir grecs, prévient Judet, « ces poèmes sont un tel choc, par leur force, qu’ils peuvent nous aider à penser autrement notre situation.[3] »


[1] . Pierre Judet de La Combe, Homère, Paris, Gallimard, 2017.

[2] . Cf par exemple l’étude de Jean-Louis Poirier, « Un souvenir d’enfance de saint François de Sales », dans Conférence n° 45, hiver 2017-2018.

[3]. Interview à propos du livre précité, dans Le Magazine littéraire d’octobre 2017.

Voir aussi : https://www.canal-u.tv/video/ehess/rencontre_avec_pierre_judet_de_la_combe.37599

À propos de Christophe Guillouët

Architecte. Projets : http://www.architectes-pour-tous.fr/guillouet Dessins : http://www.architectes.org/diaporama/21818?projet=20630 Traducteur américain-français

Voir tous les articles de Christophe Guillouët

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Vegetal56 |
Tomentosa |
Jifparrocel17041781 |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Laguerredesclansoeildegeai
| Peinturenaivecroate
| Talicha57